
Au printemps 1853, un étrange phénomène s’empare de Paris. Dans les salons bourgeois, les cercles littéraires et les demeures aristocratiques, des hommes et des femmes se réunissent autour d’une simple table. Les mains posées sur le bois, ils attendent.
Puis la table bouge. Elle tourne. Elle frappe le sol. Et parfois, elle semble répondre à des questions.
Pour certains, il s’agit d’une nouvelle forme de divertissement mondain. Pour d’autres, c’est la preuve que les morts cherchent à communiquer avec les vivants. En quelques mois, en 1853, les tables tournantes deviennent l’une des plus grandes passions du XIXᵉ siècle et ouvrent la voie à la naissance du spiritisme moderne. Cette véritable épidémie spirituelle et intellectuelle a traversé l’Europe, touchant de plein fouet la France, la Belgique et l’Italie.
Une mode qui envahit l’Europe
L’histoire débute aux États-Unis à la fin des années 1840.
Les mystérieux événements attribués aux sœurs Fox, qui prétendent communiquer avec un esprit par l’intermédiaire de coups frappés, attirent rapidement l’attention du public. Ces récits traversent l’Atlantique et provoquent un véritable engouement en Europe.
Qui était les soeurs Fox ?
Les sœurs Leah, Margaret et Kate Fox sont considérées comme les pionnières du spiritisme moderne. En 1848, dans leur maison de Hydesville (État de New York), les jeunes Margaret et Kate affirment communiquer avec l’esprit d’un colporteur assassiné grâce à des coups frappés dans les murs.
Leur sœur aînée, Leah, organise alors des séances publiques qui rencontrent un immense succès. Ce phénomène contribue à la naissance et à la diffusion du spiritisme à travers le monde, popularisant les communications avec les morts, les médiums et les célèbres « tables tournantes ». Le mouvement attire des millions d’adeptes, dont certaines personnalités comme Victor Hugo et Arthur Conan Doyle.
Cependant, après des décennies de célébrité, Margaret et Kate avouent en 1888 que les manifestations étaient truquées : elles produisaient les fameux coups en faisant craquer leurs articulations, notamment leurs orteils. Bien que Margaret revienne ensuite sur ses aveux, le scandale discrédite largement leur histoire.
Les sœurs Fox finissent leurs jours dans des conditions difficiles et meurent dans la pauvreté au début des années 1890, mais leur influence sur l’histoire du spiritisme demeure considérable.
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Vers 1853, Paris succombe à son tour à cette nouvelle obsession. Les journaux en parlent. Les scientifiques enquêtent. Les écrivains s’interrogent. Dans certaines soirées, il devient presque impossible d’échapper à une démonstration de table tournante. En quelques semaines, la pratique investit aussi bien les salons aristocratiques de Paris, Bruxelles et Turin que les intérieurs bourgeois. L’écrivain Théophile Gautier décrira même cette période comme une véritable épidémie de curiosité.
Comment fonctionnaient les tables tournantes ?

Le principe paraît d’une simplicité déconcertante : Plusieurs participants s’installent autour d’une table légère ou d’un guéridon. Ils posent leurs mains sur la surface et attendent.
Au bout de quelques minutes, la table semble parfois vibrer, pivoter ou se déplacer. Rapidement, les participants développent un langage. Un coup signifie « oui ». Deux coups signifient « non ». Puis viennent les alphabets : la table frappe un certain nombre de fois afin d’épeler des mots et de construire des phrases entières.
À partir de là, les séances prennent une dimension totalement nouvelle. Les participants ne dialoguent plus avec une force mystérieuse. Ils dialoguent avec des esprits.
Les salons mondains deviennent des portes vers l’au-delà
Contrairement à l’image que l’on se fait parfois du spiritisme, les premières séances ne se déroulent pas dans des caves obscures éclairées à la bougie. Elles ont lieu dans les salons les plus élégants de Paris. On y croise des aristocrates, des artistes, des journalistes et des hommes politiques.
Les séances constituent à la fois un divertissement, un sujet de conversation et une expérience intellectuelle. Certaines personnes y assistent par simple curiosité. D’autres sont persuadées que les tables constituent un nouvel outil scientifique permettant d’explorer des phénomènes encore inconnus.
Car nous sommes au XIXᵉ siècle, une époque fascinée à la fois par le progrès scientifique et par les mystères de l’invisible.

Allan Kardec et la naissance du spiritisme
Parmi les observateurs intrigués figure un pédagogue français nommé Hippolyte Léon Denizard Rivail. Au départ sceptique, il commence à étudier sérieusement le phénomène. Au fil de ses enquêtes, il se persuade que les réponses obtenues lors des séances proviennent réellement d’esprits désincarnés. Sous le pseudonyme d’Allan Kardec, il publie en 1857 Le Livre des Esprits, ouvrage fondateur du spiritisme moderne.
Qui était Allan Kardec ?
Allan Kardec (1804-1869), de son vrai nom Hippolyte Léon Denizard Rivail, est un pédagogue et écrivain français considéré comme le principal théoricien du spiritisme. À partir des années 1850, intrigué par le phénomène des tables tournantes et les prétendues communications avec les esprits, il entreprend d’étudier ces manifestations de manière méthodique.
En 1857, il publie Le Livre des Esprits, ouvrage fondateur dans lequel il présente le spiritisme comme une doctrine philosophique, morale et scientifique fondée sur les enseignements transmis par les esprits. Il développe ensuite ses idées dans plusieurs livres qui abordent des thèmes tels que la réincarnation, la survie de l’âme après la mort et le progrès spirituel.
Contrairement aux médiums qui prétendent communiquer directement avec les défunts, Allan Kardec se voit surtout comme un enquêteur et un organisateur des messages reçus. Ses travaux connaissent un grand succès en France puis à l’étranger, notamment au Brésil où le spiritisme demeure encore aujourd’hui très influent.
À sa mort en 1869, Allan Kardec laisse derrière lui un mouvement structuré qui a profondément marqué l’histoire des croyances spirituelles modernes et continue de réunir des millions d’adeptes à travers le monde.
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Grâce à Kardec, les tables tournantes cessent alors d’être une simple mode. Elles deviennent pour de nombreux adeptes un moyen de communication avec l’au-delà et la base d’une nouvelle philosophie spirituelle.
Le jour où Victor Hugo s’est mis à discuter avec les morts

L’une des histoires les plus fascinantes de cette époque concerne Victor Hugo.
Contraint à l’exil après le coup d’État de Napoléon III, l’écrivain vit à Jersey lorsqu’il découvre les tables tournantes. Sous l’impulsion de Delphine de Girardin, il participe à ses premières séances en 1853.
Très rapidement, l’auteur des Misérables se passionne pour le phénomène. Pendant près de deux ans, lui, sa famille et ses proches organisent des séances presque quotidiennement. Les échanges sont soigneusement consignés dans des cahiers qui formeront plus tard le célèbre Livre des Tables.
Ces séances sont plus que probablement liées au deuil jamais surmonté de sa fille Léopoldine, morte tragiquement en 1843. Âgée de 19 ans, elle s’est noyée avec son époux Charles Vaquier, un dimanche au cours d’une promenade en bateau sur la Seine un jour où le mascaret était fort.
Pour Hugo, les tables tournantes semblent offrir l’espoir de renouer avec les disparus.
1. Le déclic : L’arrivée de Mme de Girardin
Initialement, Victor Hugo est très sceptique. Tout change le 6 septembre 1853 avec l’arrivée à Jersey de son amie la poétesse Delphine de Girardin. Elle apporte dans ses bagages la mode parisienne des tables tournantes. Pendant plusieurs jours, les essais échouent chez les Hugo.
C’est le 11 septembre 1853 que la situation bascule. On achète à Saint-Hélier un petit guéridon carré en acajou à pied central. Autour de la table prennent place Delphine de Girardin, le poète Auguste Vacquerie, Adèle Hugo (la femme du poète) et son fils Charles Hugo.
Soudain, la table s’agite et frappe les coups. On pose la question : « Y a-t-il quelqu’un ? » La table répond par l’affirmative et égrène un nom : LÉOPOLDINE.
Pour le père dévasté, le doute s’effondre instantanément. Dès cet instant, Victor Hugo devient le directeur de conscience et le scribe assidu de ces séances quotidiennes.

2. Le protocole d’une séance à Marine Terrace

Les séances se déroulent presque chaque soir, tard dans la nuit, dans la pénombre de Marine Terrace.
1.1. La mise en condition : Préparation de la pièce. La petite société se réunit au premier étage. On éteint les lampes pour ne laisser parfois qu’une bougie. Le silence se fait, troublé seulement par le bruit des vagues et du vent de la Manche.
2.2. L’imposition des mains : Création de la chaîne magnétique. Trois ou quatre personnes (souvent Charles Hugo, Auguste Vacquerie, Adèle Hugo) posent leurs mains à plat sur le guéridon, les auriculaires se touchant pour former une chaîne fluide. Charles Hugo s’avère être le médium le plus puissant de la maison.
3.3. La dictée des coups : L’alphabet typtologique. Quand la table « s’éveille » et commence à s’agiter, on commence la dictée. Le code est strict : 1 coup pour A, 2 pour B, 3 pour C, etc. Un membre du groupe récite l’alphabet à voix haute ; la table frappe un coup sec du pied quand on atteint la bonne lettre.
4.4. La prise de notes : La retranscription scrupuleuse. Un assistant (souvent Auguste Vacquerie ou Victor Hugo lui-même) note chaque lettre au fur et à mesure sur de grands cahiers. Victor Hugo interroge, relance et s’assure que les réponses soient retranscrites sans altération.
3. Ce que Victor Hugo croyait entendre : Un panthéon universel
Si le dialogue s’ouvre avec l’esprit de sa fille Léopoldine, le guéridon s’anime rapidement d’une galerie d’interlocuteurs de plus en plus spectaculaire. Hugo pense être en ligne directe avec les plus grands esprits de l’humanité, mais aussi avec des abstractions personnifiées et des forces cosmologiques.
Il fait 5 catégories d’esprits :
- Les proches disparurs : Léopoldine, le général Hugo (son père). Ils lui apportent des messages de consolation, révélations sur l’au-delà et la survie de l’âme.
- Les grands hommes d’Histoire : Napoléon Ier, Jules César, Annibal, Jésus, Mahomet, Galilée. Ils lui apportent des commentaires politiques, réflexions sur le destin des empires et la liberté.
- Les géants de la littérature : Shakespeare, Molière, Éschyle, Dante, Chateaubriand. Il entretient avec eux des dialogues poétiques. ils échangent des conseils d’écriture, poèmes inédits « dictés » par les morts.
- Les figures allégoriques : L’Ombre du Menteur, La Bouche d’Ombre, Le Drame, La Poésie. Ils lui apportent des débats philosophiques denses sur le Mal, la réincarnation et la structure du Cosmos.
- Les entités cosmiques : La Lionne terrestre, Le Météore, L’Ange de la Mort : Ce sont ici des visions apocalyptiques et métaphysiques.
La révélation d’une nouvelle religion
Hugo ne cherche pas de petits tours de magie. Il utilise la table comme un outil d’exploration métaphysique. À travers les réponses du guéridon, Hugo valide et affine sa propre doctrine :
Le rôle du Poète-Prophète : La table confirme à Hugo sa mission divine. Il se voit investi du rôle de « Prophète de l’Océan », guidant l’humanité vers la République universelle et la justice sociale.
La transmigration des âmes (mettempsychose) : L’âme progresse d’une vie à l’autre. Les méchants sont punis en se réincarnant dans la matière lourde (pierres, animaux souffrants) avant de remonter vers la lumière.
Le Pardon universel : Même Satan finira par être pardonné et réintégré par Dieu à la fin des temps (« La fin du Mal »).

4. La fin de l’aventure : folie et naufrage
L’expérience prend une tournure tragique et obsessionnelle. Les habitants de Marine Terrace dorment à peine, vivent dans une tension nerveuse permanente.
En octobre 1855, un jeune habitué des séances, Félix Bony, succombe à une crise de folie furieuse et doit être interné. Effrayé par les conséquences psychologiques sur sa famille et son entourage, Victor Hugo met un terme définitif aux séances de la table.
Il conservera scrupuleusement les registres de ces séances, publiés bien après sa mort sous le titre Procès-verbaux des tables tournantes de Jersey. L’empreinte de ces deux années de dialogue avec « l’invisible » irriguera définitivement la deuxième moitié de sa vie littéraire.
Pourquoi les tables tournantes ont-elles connu un tel succès ?
Le succès du phénomène ne s’explique pas seulement par la curiosité. Le XIXᵉ siècle est marqué par :
- une forte mortalité ;
- les épidémies ;
- les guerres ;
- le deuil omniprésent dans les familles.
La mort fait partie du quotidien. Beaucoup de personnes cherchent alors un moyen de croire que leurs proches continuent d’exister quelque part. Les tables tournantes offrent précisément cette promesse : celle d’un dialogue entre les vivants et les morts. Elles répondent également à une autre aspiration très moderne : l’idée que l’invisible pourrait être étudié méthodiquement plutôt que simplement accepté comme une croyance religieuse.
Les tables tournantes en Belgique et en Italie
Très fort relais dans la bourgeoisie libérale bruxelloise et liégeoise. Les universités belges débattent vivement de la nature magnétique ou spirituelle du phénomène dès 1853.
Le mouvement s’installe à Turin, Milan et Florence. À la fin du siècle, l’Italie devient un terrain majeur de recherche métapsychique, notamment avec les travaux du criminologue Cesare Lombroso sur la célèbre médium Eusapia Palladino.

La réaction des Églises
Devant l’ampleur du phénomène, l’Église catholique réagit vivement : très inquiète de cet engouement pour le nécromantisme, l’Église condamne fermement la pratique par plusieurs décrets du Saint-Office et des mandements épiscopaux en France, en Belgique et en Italie, y voyant une manipulation du démon ou une hérésie.
Que sait-on aujourd’hui du phénomène ? Que dit la science ?
À la fin du XIXᵉ siècle, les scientifiques commencent à proposer des explications rationnelles. Dès 1854, le chimiste français Michel-Eugène Chevreul et le physicien britannique Michael Faraday démontrent que la table ne bouge pas sous l’effet d’esprits, mais en raison d’impulsions musculaires inconscientes des participants sans qu’ils aient conscience d’en être les auteurs.
Cette explication est aujourd’hui largement acceptée pour comprendre les mouvements observés lors des séances spirites.
Ce qu’il faut retenir :
- Les tables tournantes deviennent une véritable mode à Paris vers 1853.
- Les participants pensent communiquer avec les morts grâce aux mouvements d’une table.
- Allan Kardec s’inspire de ce phénomène pour élaborer la doctrine spirite.
- Victor Hugo participe à des séances presque quotidiennes durant son exil à Jersey.
- Les messages reçus sont conservés dans le Livre des Tables.
- Aujourd’hui, les mouvements des tables sont principalement expliqués par l’effet idéomoteur.
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Sources
- Victor Hugo et Gustave Simon, Les Tables tournantes de Jersey : Procès-verbaux des séances de spiritisme chez Victor Hugo.
- Allan Kardec, Le Livre des Esprits et les travaux fondateurs du spiritisme.
- Archives et études consacrées aux tables tournantes et au spiritisme du XIXᵉ siècle.
- Documentation sur les séances spirites de Victor Hugo à Jersey.
FAQ sur les tables tournantes
Qu’est-ce qu’une table tournante ?
Une table tournante est un meuble utilisé lors de séances spirites au XIXᵉ siècle. Les participants posaient leurs mains dessus et interprétaient ses mouvements ou ses coups frappés comme des messages provenant des esprits.
Qui a inventé les tables tournantes ?
Le phénomène s’est popularisé après les expériences attribuées aux sœurs Fox aux États-Unis en 1848. Il s’est ensuite diffusé en Europe à partir de 1852-1853.
Les tables tournantes permettaient-elles vraiment de communiquer avec les morts ?
Les adeptes du spiritisme le pensaient. Aujourd’hui, la communauté scientifique explique principalement les mouvements observés par l’effet idéomoteur, c’est-à-dire des mouvements musculaires inconscients des participants.
Quel lien existe entre les tables tournantes et Allan Kardec ?
Allan Kardec s’est intéressé aux séances de tables tournantes dans les années 1850. Elles l’ont conduit à élaborer la doctrine spirite, exposée notamment dans Le Livre des Esprits publié en 1857.
Victor Hugo participait-il réellement à des séances de spiritisme ?
Oui. Durant son exil à Jersey entre 1853 et 1855, Victor Hugo participe à de nombreuses séances de tables tournantes avec sa famille et ses proches. Les échanges ont été consignés dans le Livre des Tables.
Qui étaient les sœurs Fox ?
Leah, Margaret et Kate Fox sont trois Américaines considérées comme les fondatrices du spiritisme moderne. Elles affirmaient communiquer avec un esprit grâce à des coups frappés dans leur maison de Hydesville en 1848.
Pourquoi les tables tournantes ont-elles connu un tel succès au XIXᵉ siècle ?
Le phénomène apparaît dans une société marquée par le deuil, les épidémies et une forte mortalité. Beaucoup y voient alors l’espoir d’entrer en contact avec leurs proches disparus.

