
Et si la Commune de Paris ne s’était pas terminée dans le sang ?
En 1871, les Communards contrôlent la capitale française mais hésitent à marcher sur Versailles, où s’est réfugié le gouvernement d’Adolphe Thiers. Cette décision changera le cours de l’Histoire. Mais que se serait-il passé si les événements avaient pris une autre direction ?
C’est cette question qui est au cœur de ma nouvelle Justice sociale, publiée dans la revue Galaxies SF.
Qu’est-ce qu’une uchronie ?
L’uchronie est un genre littéraire qui consiste à imaginer une version alternative de l’Histoire à partir d’un événement réel. On parle souvent de « point de divergence » : un moment où les faits prennent une autre direction.
Parmi les exemples célèbres figurent les récits imaginant une victoire de Napoléon à Waterloo ou un monde où l’Empire romain n’aurait jamais disparu.
Dans Justice sociale, le point de divergence est simple : les Communards décident d’attaquer Versailles avant que le gouvernement ne puisse reprendre l’initiative.
La Commune de Paris : quelques semaines qui ont changé l’Histoire
Le 18 mars 1871, Paris se réveille sous les cris d’une révolution inédite. Pendant seulement 72 jours, la capitale française va s’extraire de la tutelle de l’État pour inventer une république sociale, libertaire et autogérée. Pour comprendre ce laboratoire politique, qui fascinera autant Karl Marx qu’il terrifiera les bourgeoisies d’Europe (notamment en Belgique et en Italie, pays observateurs très inquiets d’une contagion révolutionnaire), il faut remonter le fil d’un désastre militaire et d’une trahison ressentie au plus profond du peuple parisien.
1. La débâcle contre la Prusse : l’effondrement de l’Empire
Tout commence par une étincelle d’arrogance géopolitique. En juillet 1870, Napoléon III déclare la guerre au royaume de Prusse d’Otto von Bismarck. C’est un fiasco absolu. Moins de deux mois plus tard, le 2 septembre 1870, l’empereur est capturé à Sedan avec son armée.
À la nouvelle de la capture, le peuple de Paris envahit l’Assemblée. La République est proclamée le 4 septembre et un « Gouvernement de la Défense nationale » s’installe à l’Hôtel de Ville. Mais le mal est fait : les armées prussiennes déferlent sur la France et marchent droit sur la capitale.
2. Le siège de Paris : la faim, le froid et la colère
À partir du 19 septembre 1870, Paris est coupée du monde, encerclée par les troupes allemandes. Ce siège de quatre mois va forger le terreau de la Commune. Pendant que les membres du gouvernement et les riches bourgeois parviennent à maintenir un certain confort ou quittent la ville, le peuple parisien subit un hiver polaire et une famine effroyable. On rationne le pain, on mange les chevaux, puis les chats, les chiens, et même les animaux du Jardin des Plantes (les célèbres éléphants Castor et Pollux finissent dans les assiettes des restaurants de luxe).
Pourtant, le peuple, massivement armé au sein de la Garde nationale (une milice citoyenne qui compte alors près de 300 000 hommes), refuse de se rendre. L’indignation culmine en janvier 1871, lorsque le gouvernement signe un armistice humiliant avec Bismarck. Pire encore pour la fierté parisienne : l’Empire allemand est proclamé dans la galerie des Glaces de Versailles, et les troupes prussiennes obtiennent le droit de défiler brièvement sur les Champs-Élysées.

3. La naissance de la Commune : l’étincelle de Montmartre
En février 1871, des élections législatives portent au pouvoir une assemblée ultra-majoritairement monarchiste et pacifiste, dirigée par Adolphe Thiers. Cette assemblée s’installe à Versailles, craignant la ferveur républicaine de Paris.
Thiers multiplie les provocations contre les Parisiens : il supprime la solde des gardes nationaux (qui faisait vivre des milliers de familles pauvres) et met fin au moratoire sur les loyers. Mais le point de rupture survient le 18 mars 1871.
Thiers ordonne à l’armée régulière de récupérer les canons de la Garde nationale stockés sur la butte Montmartre (des canons payés par souscription par les Parisiens eux-mêmes pour défendre la ville). Le peuple, alerté par les femmes du quartier (dont la célèbre Louise Michel), entoure les soldats. Au lieu de tirer sur la foule, les soldats fraternisent avec les insurgés. Thiers panique et fuit à Versailles avec l’armée et l’administration. L’Hôtel de Ville est libre : le Comité central de la Garde nationale y prend le pouvoir et organise des élections. La Commune de Paris est officiellement proclamée le 28 mars.
Une œuvre sociale avant-gardiste : Durant son éphémère existence, la Commune vote des lois révolutionnaires : séparation de l’Église et de l’État (34 ans avant la loi de 1905 !), école laïque, gratuite et obligatoire, interdiction du travail de nuit pour les boulangers, réquisition des ateliers abandonnés par leurs patrons au profit de coopératives ouvrières, et gratuité des loyers impayés.

4. La Semaine sanglante : le martyre de la révolution
L’expérience est intolérable pour le gouvernement de Versailles. Fort du feu vert de Bismarck (qui libère des milliers de soldats français prisonniers pour gonfler les troupes versaillaises), Thiers lance l’assaut en avril 1871. Les combats sont fratricides et d’une violence inouïe.
Le point culminant de la répression se déroule du 21 au 28 mai 1871 : c’est la Semaine sanglante.
Les Versaillais pénètrent dans Paris et reprennent la ville rue par rue, barricade par barricade. En réaction à l’avancée implacable de l’armée et aux exécutions sommaires, des monuments symboliques du pouvoir sont incendiés par les Communards (le palais des Tuileries, l’Hôtel de Ville, le Palais de Justice).
La répression ordonnée par Thiers relève du massacre de masse :
- Les soldats versaillais fusillent systématiquement quiconque est pris les mains noires de poudre ou portant un uniforme de la Garde nationale.
- Les derniers combats se déroulent au cimetière du Père-Lachaise, où les 147 derniers combattants sont fusillés contre le mur (devenu aujourd’hui le Mur des Fédérés).
- Le bilan humain est effroyable : entre 10 000 et 20 000 Communards sont tués en une semaine. On compte plus de 40 000 prisonniers, dont des milliers seront déportés vers les bagnes de Nouvelle-Calédonie.
Comment est née « Justice sociale » ?
Où lire « Justice sociale » ?
La nouvelle est à découvrir dans le numéro spécial Uchronie V de la revue Galaxies SF, disponible ici : galaxiessf.com

Extrait
« À Montmartre, la nouvelle est déjà arrivée dans les coopératives ouvrières depuis longtemps. Des chansons ont été écrites. Je vis dans une petite chambre mansardée et dans l’allégresse que j’entends à travers les fenêtres, je sens malgré tout une tristesse. La semaine sanglante vient à peine de s’achever. Je me souviens encore de ce cri dans la nuit. Un homme avait parcouru les rues de Montmartre en criant que les soldats approchaient de la butte. Tous les canons de Belleville avaient déjà été réquisitionnés. Ces mêmes canons que nous avions nous-mêmes payés pour participer à l’effort de guerre contre la Prusse. Le nombre de morts a choqué au-delà des frontières. Sans doute le plus grand des massacres de civils depuis 1789. Même la Seine est devenue rouge. »
Ce qu’il faut retenir :
- Justice sociale est une nouvelle uchronique.
- Elle imagine une victoire potentielle des Communards contre Versailles.
- Son point de départ est un événement réel : la Commune de Paris de 1871.
- Elle est publiée dans la revue Galaxies SF.
- Elle s’inscrit dans mon travail d’écriture autour du XIXe siècle.
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La Commune de Paris aurait-elle pu gagner ?
Si l’on s’en tient aux dynamiques militaires, politiques et géopolitiques de l’époque, la Commune aurait pu gagner, ou du moins forcer un compromis durable avec Versailles. Voici 4 arguments historiques qui soutiennent cette hypothèse :
1. L’opportunité manquée d’une offensive immédiate sur Versailles (L’argument militaire)
Le 18 mars, lorsque Adolphe Thiers ordonne l’évacuation générale de Paris, l’armée régulière (les « Versaillais ») est en pleine débandade. Elle est démoralisée, désorganisée, et une partie des soldats fraternise avec le peuple.
Si le Comité central de la Garde nationale avait immédiatement profité de la panique pour marcher sur Versailles (située à seulement 18 kilomètres), il aurait pu capturer le gouvernement Thiers sans coup férir. À ce moment-là, Versailles n’avait pratiquement pas de troupes fidèles pour se défendre. En hésitant pour organiser des élections municipales, la Commune a laissé deux semaines cruciales à Thiers pour reprendre le contrôle de ses troupes et reconstituer son armée.
2. Le contrôle de la Banque de France (L’argument financier)
C’est le grand regret de Karl Marx et l’une des plus grandes erreurs stratégiques de la Commune. Les insurgés ont pris le contrôle de presque toutes les institutions, sauf de la Banque de France, située en plein cœur de Paris, dont les coffres contenaient près de 3 milliards de francs en or et en billets.
Par légalisme et respect presque bourgeois de la propriété, les délégués de la Commune ont refusé de s’en emparer, se contentant de demander de petits emprunts pour payer la solde des gardes nationaux. Pendant ce temps, le gouverneur de la Banque transférait discrètement des millions à Versailles pour financer l’armée qui allait écraser Paris. Tenir les coffres de la France aurait donné à la Commune un moyen de chantage absolu sur Thiers et la possibilité de financer une défense d’une tout autre envergure.
3. La contagion des « Communes de province » (L’argument politique national)
Paris n’était pas isolée dans sa ferveur révolutionnaire. Au printemps 1871, des insurrections similaires éclatent et des Communes sont proclamées dans plusieurs grandes villes de France : Lyon, Marseille, Toulouse, Saint-Étienne, Narbonne et Limoges.
Si la Commune de Paris avait réussi à coordonner ses efforts avec ces foyers provinciaux au lieu de s’enfermer dans un esprit purement parisiano-centré, le gouvernement Thiers aurait été pris en étau. L’armée versaillaise, obligée de se diviser pour pacifier l’ensemble du territoire, n’aurait jamais pu concentrer toutes ses forces (130 000 hommes) pour le seul siège de Paris.
4. La fragilité de la neutralité prussienne (L’argument géopolitique)
Bismarck observait la situation avec un pragmatisme cynique depuis son quartier général. Son unique but était de s’assurer que la France paie l’indemnité de guerre de 5 milliards de francs prévue par le traité de paix.
Au début, Bismarck n’avait aucune sympathie pour Thiers et se fichait de savoir qui gouvernait la France, tant que la dette était payée. Si la Commune s’était emparée de la Banque de France (voir argument 2) et avait garanti le paiement de cette indemnité à la Prusse, Bismarck aurait très bien pu maintenir une neutralité stricte, voire bloquer Thiers. Au lieu de cela, constatant la passivité financière de Paris, le chancelier prussien a choisi de libérer massivement les soldats français prisonniers de guerre pour permettre à Versailles de liquider l’insurrection.
En résumé : La Commune n’a pas manqué de courage ni d’idées neuves, mais de réalisme stratégique. En agissant comme un conseil municipal légaliste plutôt que comme un gouvernement de guerre révolutionnaire, elle a laissé le temps et les moyens à ses adversaires de la détruire.
FAQ Uchronie sur la Commune de Paris
Qu’est-ce que la Commune de Paris ?
La Commune de Paris est un gouvernement révolutionnaire qui dirigea la capitale française entre mars et mai 1871.
Qu’est-ce qu’une uchronie ?
Une uchronie est un récit qui imagine une histoire alternative à partir d’un événement réel.
Où lire « Justice sociale » ?
La nouvelle est publiée dans le numéro Uchronie V de la revue Galaxies SF.
Pourquoi avoir choisi la Commune de Paris ?
Parce qu’il s’agit d’un événement historique fascinant où plusieurs décisions auraient pu modifier profondément l’histoire politique française.
Sources
- Bibliothèque numérique Gallica (BNF)
- La Guerre contre Paris : 1871 de Robert Tombs
- Commune(s), 1870-1871 de Quentin Deluermoz
- Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871.
- Éric B. Henriet, L’Uchronie.

