
Janvier 1993. Dans un hameau du Hainaut, des meubles se renversent, un matelas se soulève et un téléphone traverse la pièce sous les yeux d’une quinzaine de gendarmes. Plus de trente ans plus tard, l’affaire d’Arc-Wattripont reste le cas de poltergeist le plus célèbre de Belgique. Ce qui s’est passé, qui l’a vu, et comment la parapsychologie tente de l’expliquer.
En bref : du 5 au 7 janvier 1993, à Arc-Wattripont (commune de Frasnes-lez-Anvaing, près de Tournai), une maison de la rue Beauregard est le théâtre de phénomènes physiques violents constatés par des gendarmes et des journalistes. Les manifestations cessent après un exorcisme, un rituel populaire (un matelas brûlé à minuit) et le départ du jeune fiancé de la maison, Éric Barbé. La parapsychologie y voit un cas typique de psychokinèse récurrente spontanée (PKRS).
Arc-Wattripont, un hameau sans histoire
Arc-Wattripont est un petit village rural de Wallonie picarde, rattaché à la commune de Frasnes-lez-Anvaing, à une vingtaine de kilomètres de Tournai. Des champs, quelques rues, une église. Rien qui prédispose au surnaturel.
La maison de la rue Beauregard est une habitation modeste. Un seul détail attire l’œil : une statuette de la Sainte Vierge nichée dans l’encadrement de la porte d’entrée. Un détail qui prendra tout son sens par la suite.

Chronologie d’une hantise : 48 heures de terreur
Les habitants
Trois personnes vivent alors sous ce toit :
- Germain Dubart, 86 ans, ancien routier et propriétaire des lieux ;
- Nathalie, sa fille ;
- Éric Barbé, 24 ans, le fiancé de Nathalie, venu s’installer chez eux depuis peu.
Peu après l’arrivée du jeune homme, l’atmosphère de la maison change. Les habitants décrivent une « présence » oppressante, puis les phénomènes s’emballent.
Ce qui a été observé
- Des coups dans les murs : des bruits sourds et métalliques, comparés à des chaînes frappant de grandes tôles.
- Du mobilier déplacé : vaisselle brisée, chaises renversées, armoires déplacées sans que personne ne les touche.
- Des objets projetés : le téléphone fixe est arraché de son support mural et lancé à travers la pièce.
- Des vitres qui éclatent et, surtout, un matelas qui se soulève dans une chambre.

sources DR et Pascal Brocard
L’arrivée des gendarmes
Le 5 janvier, la gendarmerie se rend sur place. L’image a fait le tour de la presse : le vieux Germain Dubart les accueille un casque de chantier vissé sur la tête, pour se protéger des objets qui volent.
Selon les comptes rendus de l’époque, une quinzaine de gendarmes issus de deux brigades assistent aux manifestations, tout comme Philippe Simoulin, journaliste à La Dernière Heure, premier reporter sur les lieux :
Je suis resté plusieurs heures à une centaine de mètres. J’ai entendu des bruits effrayants. Comme si on tapait avec des chaînes sur de grandes tôles. Cela vibrait. J’avais l’impression que les murs se déformaient.
Philippe Simoulin, La Dernière Heure
Ce qui rend l’affaire exceptionnelle tient dans ce point : dans la plupart des cas de hantise, les témoins sont les seuls membres de la famille. Ici, des représentants des forces de l’ordre, formés à rédiger des procès-verbaux factuels, décrivent ce qu’ils ont vu.
Un écho mondial
L’histoire dépasse vite les frontières belges. Presse francophone, télévisions étrangères et jusqu’à CNN couvrent la « maison du diable ». Le parquet de Tournai ouvre un dossier, qui sera finalement classé sans qu’aucune cause matérielle n’ait été établie.

Exorcisme, matelas brûlé et départ : la fin des phénomènes
Face à l’impuissance des autorités, la famille se tourne vers le religieux et le populaire. Deux interventions ont lieu :
- Un exorcisme pratiqué par un évêque de l’Église gallicane (une Église indépendante de Rome, qui accepte souvent ce type de demande quand le clergé catholique se montre prudent) ;
- Un rituel de « désenvoûtement » conseillé par un guérisseur local.
Germain Dubart a raconté ce second épisode :
On a fait appel à une personne qui a un don. Il est resté plusieurs heures chez nous. Il a trouvé la maladie, dans un matelas. Il nous a demandé de jeter de l’eau bénite dessus et de le brûler à minuit pile sur la route devant la maison. C’est ce qu’on a fait. Et il ne s’est plus jamais rien passé chez nous.
Ce rituel n’a rien d’anodin. Dans les campagnes du Hainaut et du nord de la France, la croyance au « mauvais sort » logé dans un objet (souvent un oreiller, un matelas ou un traversin) et détruit par le feu à un moment symbolique comme minuit est une tradition ancienne, documentée par les ethnologues (voir Les Mots, la mort, les sorts de Jeanne Favret-Saada sur le Bocage normand).
Peu de temps après, Éric Barbé quitte la maison. Les phénomènes cessent définitivement. Germain Dubart n’en sera plus jamais témoin, pas plus que les propriétaires suivants. Ironie de l’histoire, la « maison du diable » abrite aujourd’hui un refuge pour animaux âgés, le Jardin de Narnia.
Qu’est-ce qu’un poltergeist ?
Le mot vient de l’allemand poltern (faire du bruit, cogner) et Geist (esprit). Il se traduit par « esprit frappeur ».
Un poltergeist se distingue d’une hantise « classique » par trois traits :
| Hantise classique | Poltergeist | |
| Manifestations | Apparitions, silhouettes, voix, sensations | Bruits, coups, objets déplacés ou projetés |
| Durée | Parfois des décennies, voire des siècles | Quelques jours à quelques mois |
| Lien | Attachée à un lieu | Souvent liée à une personne présente |
C’est ce dernier point qui intéresse les chercheurs. La culture populaire, du film Poltergeist (Tobe Hooper, 1982) à l’affaire d’Amityville (1974-1976, aux États-Unis, une hantise dont l’authenticité reste très contestée), présente l’esprit frappeur comme une entité malveillante ou démoniaque. La parapsychologie propose une autre lecture.
Lire les articles : La maison d’Amityville, canular ou phénomène paranormal ? et La vérité sur le film « Poltergeist » : histoire vraie ?

source wikipedia
L’explication parapsychologique : la psychokinèse récurrente spontanée (PKRS)
D’où vient cette théorie ?
En 1958, à Seaford (État de New York), une famille subit des bouteilles qui se débouchent et des objets qui tombent. Le parapsychologue américain William G. Roll enquête et forge le terme RSPK (Recurrent Spontaneous Psychokinesis), en français PKRS. Son idée : les phénomènes ne viennent pas d’un esprit extérieur, mais d’une personne vivante, à son insu.
[Photo : schéma du sujet focal — alt : « Schéma de la psychokinèse récurrente spontanée et du sujet focal »]
Le « sujet focal »
Dans ce modèle, les manifestations gravitent autour d’un individu appelé sujet focal (ou agent). Les études de Roll et du chercheur allemand Hans Bender dégagent un profil fréquent :
- un adolescent ou un jeune adulte ;
- une tension psychique forte et non exprimée (colère, frustration, culpabilité, désir refoulé) ;
- un environnement familial perçu comme contraignant ;
- des phénomènes qui ont lieu seulement en sa présence et qui s’arrêtent quand il part.
On peut comparer cela à la somatisation : le corps exprime par un symptôme une souffrance que la parole n’arrive pas à dire. Dans la PKRS, cette souffrance s’exprimerait hors du corps, sur la matière environnante.

Le physicien belge Giovanni Cosentino, qui s’est intéressé à l’affaire d’Arc-Wattripont, résume cette hypothèse :
La personne devient un médium sans en être consciente […] Elle se traduit par des phénomènes physiques donnant l’impression d’être l’expression d’un conflit intérieur qui ne parvient pas à s’extérioriser d’une autre manière. La personne devient un médium sans en être consciente […] Elle se traduit par des phénomènes physiques donnant l’impression d’être l’expression d’un conflit intérieur qui ne parvient pas à s’extérioriser d’une autre manière.
Éric Barbé, sujet focal ?
Au fil de l’enquête, des pistes environnementales ont été évoquées : une ligne à haute tension voisine, des cours d’eau souterrains. Aucune n’explique des objets projetés. L’attention s’est donc tournée vers le fiancé. Trois éléments vont dans le sens de l’hypothèse :
- Un terrain psychique sous tension. À 24 ans, Éric Barbé vit dans un cadre très pieux et traverse des crises mystiques : il affirme voir la Vierge et lutter contre une entité sombre. Conflit intérieur, culpabilité religieuse et nouveau foyer forment un cocktail émotionnel puissant.
- La symbolique du matelas. Les phénomènes se concentrent dans sa chambre et sur son matelas, soulevé et déchiré. En lecture psychodynamique, le lit renvoie à l’intimité, au repos et aux conflits moraux qui s’y rattachent.
- Le dénouement. Les phénomènes baissent après l’exorcisme et le rituel, puis s’arrêtent net à son départ. C’est exactement le schéma décrit par Roll dans des dizaines de cas.
Un détail troublant : l’exorcisme et le rituel du feu ont peut-être agi, non sur un démon, mais sur l’esprit du sujet focal lui-même, en offrant une « sortie » symbolique à la tension accumulée.
Arc-Wattripont face aux autres grands poltergeists
L’affaire belge rejoint une courte liste de cas où des témoins extérieurs ont observé les phénomènes :
- Rosenheim (Allemagne, 1967) : dans un cabinet d’avocat, ampoules qui explosent, téléphones qui composent seuls des numéros, lustres qui oscillent. Des techniciens de la compagnie d’électricité et des physiciens enquêtent. Tout tourne autour d’une jeune secrétaire de 19 ans, Annemarie Schneider. Les phénomènes la suivent quand elle change d’emploi, puis cessent.
- Enfield (Angleterre, 1977-1979) : le cas le plus médiatisé au monde, autour de deux sœurs, dont Janet, 11 ans. Un policier signe une déclaration après avoir vu une chaise glisser. Le cas a inspiré le film Conjuring 2 et reste débattu, les enfants ayant reconnu avoir parfois triché.
- Seaford (États-Unis, 1958) : le cas fondateur de la théorie de la PKRS, centré sur un garçon de 12 ans.
Point commun : un jeune sujet, une famille sous tension, une durée courte. Arc-Wattripont coche toutes les cases.

Et si tout s’expliquait autrement ? Le regard sceptique
Pour être honnête avec le lecteur, il faut aussi rappeler les explications rationnelles avancées pour ce type de cas :
- La fraude, consciente ou non : un membre de la famille provoque certains phénomènes, parfois dans un état dissociatif ;
- La contagion émotionnelle : dans un climat de peur, des bruits ordinaires (dilatation des matériaux en hiver, canalisations, vent) sont interprétés comme surnaturels, et les témoignages se renforcent mutuellement ;
- Les infrasons, connus pour provoquer malaise et sensation de présence.
À Arc-Wattripont, aucune de ces pistes n’a été démontrée, et le nombre de témoins extérieurs reste l’argument le plus fort en faveur de phénomènes réels. Mais aucune n’a été formellement exclue non plus. C’est ce qui fait de l’affaire un mystère, plutôt qu’une preuve.
Ce qu’il faut retenir :
- Où et quand : Arc-Wattripont (Frasnes-lez-Anvaing, Hainaut, Belgique), du 5 au 7 janvier 1993.
- Qui : Germain Dubart (86 ans, propriétaire), sa fille Nathalie et son fiancé Éric Barbé (24 ans).
- Quoi : coups dans les murs, meubles déplacés, vitres brisées, téléphone projeté, matelas soulevé.
- Témoins : une quinzaine de gendarmes de deux brigades et des journalistes, dont Philippe Simoulin (La Dernière Heure). Couverture internationale jusqu’à CNN.
- Explication parapsychologique : un cas typique de psychokinèse récurrente spontanée, avec Éric Barbé comme sujet focal probable.
- Fin : arrêt des phénomènes après un exorcisme gallican, le rituel du matelas brûlé à minuit et le départ d’Éric Barbé.
- Aujourd’hui : la maison est un refuge pour animaux, le Jardin de Narnia.
Les amateurs d’histoires sombres aimeront Monstrueux, un recueil de nouvelles gothiues qui se déroulent dans le Paris du XIXème et Salem, un roman qui se déroule en plein procès des sorcières de Salem, en 1692.
FAQ : le poltergeist d’Arc-Wattripont
Où se trouve la maison hantée d’Arc-Wattripont ? Rue Beauregard, à Arc-Wattripont, un village de la commune de Frasnes-lez-Anvaing, dans la province de Hainaut, à environ 20 km de Tournai. C’est aujourd’hui une propriété privée qui abrite un refuge pour animaux : merci de respecter la tranquillité des lieux.
Que s’est-il passé à Arc-Wattripont en 1993 ? Du 5 au 7 janvier 1993, une famille a subi des phénomènes violents et inexpliqués : coups dans les murs, mobilier déplacé, vitres brisées, téléphone arraché et projeté, matelas soulevé. Une quinzaine de gendarmes et plusieurs journalistes en ont été témoins.
L’affaire d’Arc-Wattripont est-elle un canular ? Aucune fraude n’a été démontrée, et la présence de nombreux gendarmes rend un canular organisé peu probable. Le dossier ouvert par le parquet de Tournai a été classé sans qu’une cause matérielle soit identifiée. Le cas reste toutefois discuté.
Quelle est la différence entre un poltergeist et un fantôme ? Un fantôme est associé à un lieu et se manifeste plutôt par des apparitions. Un poltergeist provoque des phénomènes physiques (bruits, objets déplacés), dure peu de temps et semble lié à une personne vivante présente sur place.
Qu’est-ce que la psychokinèse récurrente spontanée (PKRS) ? C’est l’hypothèse, formulée par le parapsychologue William Roll en 1958, selon laquelle les phénomènes de poltergeist seraient produits inconsciemment par une personne vivante, le « sujet focal », qui extérioriserait une forte tension psychique.
Pourquoi les phénomènes se sont-ils arrêtés ? Ils ont diminué après un exorcisme et le rituel du matelas brûlé à minuit, puis ont cessé définitivement après le départ d’Éric Barbé. Ce scénario correspond au modèle du sujet focal : sans lui, plus de phénomènes.
Existe-t-il d’autres cas de poltergeist en Belgique ? Arc-Wattripont est le plus célèbre et le mieux documenté. La Belgique, et la Wallonie en particulier, regorge aussi de légendes de maisons hantées, de sorcellerie rurale et de traditions de désenvoûtement, comme celle du matelas brûlé.
Peut-on visiter la maison d’Arc-Wattripont ? Non. Il s’agit d’un lieu privé, devenu refuge pour animaux. Aucun phénomène n’y a été signalé depuis 1993.
Sources et références
- La Dernière Heure (DH) — reportages et témoignages de Philippe Simoulin, janvier 1993.
- Le Républicain Lorrain — article de synthèse sur l’affaire.
- CNN — couverture internationale, 1993.
- Déclarations de Giovanni Cosentino, professeur de physique.
- Parquet de Tournai — dossier ouvert puis classé.
- William G. Roll, The Poltergeist, 1972 (théorie de la RSPK).
- Hans Bender, travaux sur le cas de Rosenheim, 1967-1968.
- Jeanne Favret-Saada, Les Mots, la mort, les sorts, Gallimard, 1977 (sorcellerie et désenvoûtement en milieu rural).


