Avant Salem : les procès de sorcellerie qui ont terrorisé l’Europe

Procès des sorcières

Lorsqu’on évoque les procès de sorcellerie, un nom revient presque systématiquement : Salem.

Les événements survenus en 1692 dans cette petite colonie du Massachusetts ont inspiré des dizaines de livres, films et séries. Pourtant, bien avant que les habitants de Salem ne s’accusent mutuellement de pactiser avec le diable, l’Europe avait déjà connu plusieurs siècles de chasse aux sorcières.

De la France au Pays basque, en passant par la Lorraine et les territoires de l’actuelle Belgique, des milliers de personnes furent accusées de sorcellerie, emprisonnées, torturées ou exécutées. Retour sur quatre affaires largement oubliées qui ont pourtant marqué l’histoire européenne.

Pourquoi Salem a éclipsé les autres procès ?

Salem occupe une place particulière dans l’imaginaire collectif. L’affaire est relativement récente, abondamment documentée et liée à la naissance des États-Unis. La littérature, puis Hollywood, ont largement contribué à transformer cet épisode historique en mythe mondial.

Pourtant, les procès de Salem ne représentent qu’une petite partie de la vaste chasse aux sorcières qui a traversé l’Europe entre le XVe et le XVIIe siècle. Des dizaines de milliers de personnes furent accusées de pratiquer la magie, de provoquer des maladies ou de conclure des pactes démoniaques.

Les possédées de Loudun : le scandale qui secoua la France

Le prétendu pacte de Grandier avec le Diable
Le Le prétendu pacte de Grandier avec le Diable

Parmi les affaires les plus célèbres figure celle des possédées de Loudun (1632-1634). C’est l’un des cas d’hystérie collective, de prétendue possession démoniaque et de machination politico-religieuse les plus célèbres de l’histoire de France. Elle se déroule sous le règne de Louis XIII, alors que le cardinal de Richelieu est au pouvoir.

Un contexte qui mêle religion et politique

Loudun est une ville de l’Ouest de la France. Deux figures centrales s’y opposent indirectement :

  • Le curé Urbain Grandier : bel homme, très instruit, bel orateur, il est aussi arrogant et collectionne les conquêtes amoureuses. Il s’est fait de nombreux ennemis locaux.
  • Jeanne des Anges, la mère supérieure du couvent des Ursulines de Loudun. Frustrée, de santé fragile et secrètement fascinée par la réputation de Grandier (qu’elle n’a jamais rencontré), elle lui propose de devenir le directeur spirituel du couvent. Il refuse poliment.

La possession

Fin 1632, plusieurs religieuses du couvent des Ursulines, menées par Jeanne des Anges, affichent des comportements étranges : convulsions, hallucinations nocturnes, cris et blasphèmes. Les ennemis de Grandier profitent immédiatement de la situation. Des exorcistes locaux (les pères Barré et Mignon) interviennent. Durant les séances d’exorcisme public, qui virent rapidement au spectacle morbide et fascinent les foules, les religieuses hurlent que c’est Urbain Grandier qui a envoyé des démons pour les posséder, par vengeance et par luxure.

Le piège de Richelieu

Ce qui aurait pu rester une affaire locale prend une dimension nationale à cause de la politique du cardinal de Richelieu. Richelieu veut détruire le château fort et les remparts de Loudun pour centraliser le pouvoir royal et affaiblir les places fortes huguenotes (protestantes). Grandier, soutenu par la municipalité, s’oppose farouchement à cette décision. En outre, par le passé, Grandier s’est violemment querellé avec Jean de Laubardemont, un proche de Richelieu, et aurait rédigé un texte satirique piquant contre le Cardinal lui-même.

Richelieu saisit l’occasion pour faire un exemple. Il envoie Laubardemont à Loudun avec les pleins pouvoirs pour mener le procès en sorcellerie.

Un simulacre de procès

Le procès est une pure mise en scène. On présente comme « preuve irréfutable » un prétendu pacte avec le Diable, signé de la main des démons et de Grandier (un document fabriqué de toutes pièces). Les témoignages à décharge sont étouffés, et les médecins sceptiques qui crient à la supercherie ou à l’hystérie sont menacés.

Le 18 août 1634, Urbain Grandier est déclaré coupable de magie, sorcellerie et possession. Il est condamné à faire amende honorable et à être brûlé vif. On le torture pour le pousser à dénoncer des complices. Malgré la douleur atroce, il clame son innocence jusqu’au bout et refuse de signer des aveux. Grandier est mené sur la place du marché de Loudun pour être brûlé vif.

Les suites de l’affaire de Loudun

La mort de Grandier n’arrête pas immédiatement la frénésie. Les exorcismes continuent pendant plusieurs années aux Ursulines, car ils attirent les pèlerins et le tourisme religieux. Jeanne des Anges devient même une célébrité spirituelle, prétendant que des stigmates sacrés sont apparus sur ses mains après sa « délivrance ». Le calme ne revient définitivement qu’en 1637, lorsque le pouvoir royal décide de couper les fonds alloués aux exorcistes.

Urbain Grandier
Urbain Grandier

Aujourd’hui, les historiens et les psychiatres s’accordent à dire que l’affaire de Loudun combine un cas de psychose collective (liée au confinement, à la frustration sexuelle et à la ferveur religieuse des nonnes) et une machination d’État d’une effroyable efficacité.

Les sorcières du Pays basque : une chasse sans précédent

Au début du XVIIe siècle, la région du Pays basque connaît l’une des plus importantes vagues d’accusations de sorcellerie d’Europe occidentale. Initiée en 1609 dans la province du Labourd par le juge Pierre de Lancre et suivie par l’Inquisition à Logroño, cette hystérie a conduit à l’exécution de près de 80 personnes, principalement des femmes.

La région est devenue le foyer d’une persécution massive et unique en son genre pour plusieurs raisons historiques :

  • Un contexte sociétal et culturel troublé : Les hommes du Labourd étant souvent partis en mer pour de longues campagnes de pêche, les femmes basques jouissaient d’une grande indépendance, d’une liberté vestimentaire et d’une autonomie de gestion que l’Église et la justice royale de l’époque trouvaient suspectes.
  • L’influence de Pierre de Lancre : Envoyé par Henri IV pour rétablir l’ordre, ce magistrat bordelais a vu dans les traditions locales basques et la liberté des femmes des preuves de sorcellerie et d’allégeance au diable. Il fit torturer des centaines de personnes et brûler des dizaines d’entre elles.
  • Le rôle des conflits locaux : Les accusations ont souvent été exacerbées par des rivalités territoriales et économiques, notamment des conflits de revenus entre Saint-Jean-de-Luz et Ciboure.
  • L’Inquisition espagnole : Au même moment, de l’autre côté de la frontière, l’Inquisition enquêtait sur des milliers de cas (notamment le célèbre procès des sorcières de Zugarramurdi en Navarre).
Peinture El aquelarre de Francisco de Goya
Peinture El aquelarre de Francisco de Goya

La Lorraine, terre de bûchers

La Lorraine est l’une des régions françaises les plus touchées par la chasse aux sorcières, culminant entre 1570 et 1630. Alimentée par les guerres, les épidémies et la Contre-Réforme, cette vague de terreur judiciaire a vu près de 1500 procès et un taux de condamnation à mort proche de 80 %. Les mauvaises récoltes, les épidémies ou les décès inexpliqués trouvent souvent un coupable idéal : la sorcière supposée. Les accusés sont fréquemment des femmes vivant seules, des guérisseuses ou des personnes marginalisées.

L’essor des procès s’appuie sur une doctrine théologique et juridique bien précise :

  • En 1486, le Malleus Maleficarum (Marteau des sorcières) formalise la traque des sorcières. Ce texte encourage l’idée d’un complot ourdi par le Diable et ses suppôts.
  • En Lorraine, le délit de sorcellerie est qualifié de «  ». Il devient une arme redoutable pour régler des conflits de voisinage ou s’accaparer les biens des accusés.
  • La justice seigneuriale : De nombreuses archives locales témoignent de l’exécution d’actes d’accusation, souvent suivis de l’arrestation, de la torture et de la confiscation des biens.
  • Nicolas Remy : Procureur général du duché de Lorraine à la fin du XVIe siècle, il est le principal artisan de cette chasse effrénée, théorisant ses jugements dans son ouvrage Démonolâtrie (publié en 1595)
Nicolas Remy auteur de la Démonolâtrie
Nicolas Remy auteur de la Démonolâtrie

Les procès de sorcellerie en Belgique

L’actuelle Belgique n’a pas été épargnée. Dans les anciens Pays-Bas espagnols, des milliers de personnes (principalement des femmes) y ont été accusées et exécutées. Des villes comme Namur, Gand et Spa ont été de grands foyers de ces chasses aux sorcières. De nombreuses archives témoignent d’accusations liées à des maladies, à des récoltes détruites ou à des malheurs familiaux.

Marguerite Tiste, condamnée à Mons, en 1671.

Le 27 juin 1671, Marguerite Tiste, une jeune femme de Jemappes âgée de 23 ans, est condamnée à mort pour sorcellerie par les autorités de Mons. Accusée d’avoir conclu un pacte avec le Diable, entretenu des relations avec lui et provoqué des maléfices sur plusieurs personnes, elle est reconnue coupable sur la base de croyances et d’aveux extorqués caractéristiques de l’époque. Le 27 juin 1671, elle est exécutée sur la Grand-Place de Mons, où elle est étranglée puis livrée aux flammes.

Procès de Spa, 1616

Le procès de sorcellerie de Spa, alors située sous le régime de la Principauté de Liège, a conduit à la condamnation à mort et à l’exécution d’une dizaine de femmes accusées de pactiser avec le diable. En Wallonie, les personnes accusées de sorcellerie étaient communément appelées des « macrales ».

Aujourd’hui encore, certaines communes belges entretiennent la mémoire de ces événements à travers des musées, des traditions folkloriques ou des parcours historiques consacrés aux anciennes chasses aux sorcières. Notamment lors du Sabbat des Sorcières d’Ellezelles ou les reconstitutions estivales du Procès des Sorcières de Sugny.

Illustration d'un procès de sorcières

Pourquoi l’Europe avait-elle si peur des sorcières ?

Pour comprendre ces procès, il faut se replonger dans le contexte de l’époque :

  • Les populations vivent alors dans un monde marqué par les guerres, les famines et les épidémies.
  • Lorsqu’un malheur survient, il est naturel de chercher un responsable.
  • La croyance dans l’existence du diable est largement partagée et les autorités religieuses comme civiles considèrent la sorcellerie comme une menace réelle.
  • Les procès deviennent alors un moyen de donner une explication à l’inexplicable.
  • Derrière de nombreuses accusations se cachent également des rivalités personnelles, des conflits d’héritage ou simplement la peur de la différence.

Que reste-t-il aujourd’hui de ces procès ?

Ces affaires nous paraissent parfois lointaines. Pourtant, elles témoignent de mécanismes profondément humains : la peur, la rumeur, la recherche d’un bouc émissaire et la force des croyances collectives. Si les bûchers ont disparu, les phénomènes de panique morale ou de désignation de responsables existent encore sous d’autres formes. C’est l’une des raisons pour lesquelles ces histoires continuent de fasciner écrivains, historiens et lecteurs.

Lorsque j’écris des histoires de sorcellerie, je suis souvent frappée par la peur collective qui transparaît dans ces affaires. Plus que la magie elle-même, ce sont les réactions humaines face à l’inconnu qui me fascinent. Derrière chaque procès se cachent des individus ordinaires emportés dans une spirale de suspicion, de peur et parfois de tragédie.

  • Salem n’est pas le premier procès de sorcellerie célèbre.
  • L’Europe a connu plusieurs grandes vagues de chasse aux sorcières.
  • Loudun, le Pays basque, la Lorraine et la Belgique ont été particulièrement marqués.
  • La peur collective jouait un rôle central dans ces accusations.
  • Ces événements continuent d’inspirer la littérature et le cinéma aujourd’hui.

Envie de connaître d’autres histoires de ce genre ?

Les amateurs d’histoires de sorcellerie aimeront Salem, un roman qui se déroule en plein procès des sorcières de Salem, en 1692.

Sources :

  • La sorcellerie en Lorraine du XVIe au XVIIe siècle : un phénomène politique, social et religieux dans les massifs vosgiens par François LORMANT.
  • Archives à l’université de Mons.
  • Brian P. Levack, La Grande Chasse aux sorcières en Europe aux débuts des temps modernes
  • Gallica (BnF) : Urbain Grandier et les possédées de Loudun de Gabriel Legué
  • Projet universitaire Oxford : The Witches of Lorraine
  • Brussels Times : dossier historique sur les chasses aux sorcières en Belgique.
  • Ville de Gand : projet officiel de réhabilitation des victimes des procès de sorcellerie

FAQ Procès de sorcières

Les procès de Salem étaient-ils les plus importants de l’histoire ?

Non. Plusieurs régions d’Europe ont connu des vagues d’accusations bien plus importantes plusieurs décennies avant Salem.

Combien de personnes ont été exécutées pour sorcellerie en Europe ?

Les historiens estiment que plusieurs dizaines de milliers de personnes ont été exécutées entre le XVe et le XVIIIe siècle.

La Belgique a-t-elle connu des procès de sorcellerie ?

Oui. De nombreuses affaires sont documentées dans les anciens Pays-Bas espagnols, notamment dans les provinces correspondant à l’actuelle Wallonie.

Pourquoi les femmes étaient-elles plus souvent accusées ?

Parce que les croyances de l’époque associaient fréquemment la sorcellerie aux femmes, en particulier aux guérisseuses, veuves ou personnes marginalisées.

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